Qu'est-ce que l'humain? C'est là où l'autre est l'indésirable par excellence, où l'autre est le gêneur, ce qui me limite.   Emmanuel Levinas, L'asymétrie du visage

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elevlogo.gifLévinas de A à Z - Il y a

Dans De l’existence à l’existant Lévinas présente la notion de l'il y a...

Il y est question de ce que j’appelle l’ « il y a ». [...] Ma réflexion sur ce sujet part de souvenir d’enfance. On dort seul, les grandes personnes continuent la vie ; l’enfant ressent le silence de sa chambre à coucher comme « bruissant » [...] Quelque chose qui ressemble à ce que l’on entend quand on approche un coquillage vide de l’oreille, comme si le vide était plein, comme si le silence était un bruit. [...] J’insiste en effet sur l’impersonnalité de l’« il y a » ; « il y a », comme « il pleut » ou « il fait nuit ». Et il n’y a ni joie ni abondance : c’est un bruit revenant après toute négation de bruit. Ni néant, ni être. J’emploie parfois l’expression : le tiers exclu. On peut dire de cet « il y a » qui persiste que c’est un événement d’être. On ne peut dire non plus que c’est le néant, bien qu’il n’y ait rien. De l’existence à l’existant essaie de décrire cette chose horrible, et d’ailleurs la décrit comme horreur et affolement.

L’enfant qui sur son lit sent durer la nuit fait une expérience de l’horreur…

La notion d'il y a chez Lévinas est surtout développée dans l'ouvrage De l'existence à l'existant (1963).

On trouve dans cette expression de l'il y a, toute la gravité du vécu humain, tout le sérieux du quotidien. L'il y a, c'est le besoin d'évasion qui ne cherche pas à sortir de l'humanité mais qui, "folie", cherche à passer à l'autrement qu'être.

Le livre est paru avec une bande où j’avais fait inscrire : « Où il n’est pas question d’angoisse ». On commençait à parler beaucoup d’angoisse à Paris, en 1947… D’autres expériences, toutes proches de l’« il y a » sont décrites dans ce livre, notamment celle de l’insomnie. Dans l’insomnie, on peut et on ne peut dire qu’il y a un « je » qui n’arrive pas à dormir. L’impossibilité de sortir de la veille est quelque chose d’« objectif », d’indépendant de mon initiative. Cette impersonnalité absorbe ma conscience ; la conscience est dépersonnalisée. Je ne veille pas : « ça » veille. Peut-être la mort est-elle une négation absolue où « la musique est finie » (on n’en sait rien, d’ailleurs). Mais dans l’affolante « expérience » de l’« il y a », on a l’impression d’une impossibilité totale d’en sortir et d’« arrêter la musique ».

EI 39

C'est à partir de cette nuit obscure où dans le bruissement d'un silence qui s'éteint la conscience naît à l'éveil... naît à l'Autre.

Ce concept du "il y a" représente le phénomène de l'être absolument impersonnel. "Il y a" pose le simple fait d'être sans qu'il y ait des objets. L'être dans tout silence, dans toute non-pensée, dans toute manière de se retirer de l'existence.
"Il y a" comme "il" pleut, "il" fait beau. Ce "il" marque le caractère impersonnel de cette étape où la conscience impersonnelle vit qu'il y a quelque chose, sans objet, sans substance -un rien qui n'est pas un rien, car ce rien est plein de murmure, mais murmure nommé. Dans cette expérience horrifiante de néantisation, la thématique du "il y a" enracine la construction d'un sujet qui, de neutre, va s'affirmer, se poser. Du "il y a", présence enveloppante de l'anonymat, qui pèse beaucoup sur l'être humain, émerge la subjectivité en dépit de ce qui l'annule. Cette première sortie de soi, éruption de l'être, s'amorce par la reconnaissance des choses, mais aussi étape du jouir de la vie, de se suffire à soi-même. Cet amour de soi est un égoïsme qui fonde l'être et constitue la première expériece ontologique. Cette expérience en appelle à l'ouverture et à la véritable sortie de soi. L'humain passera par une autre étape décisive où le sujet malgré sa satisfaction échoue à se suffire. Toute sortie de soi représente la fissure qui s'instaure dans le Même vers l'Autre. Désir métamorphosé en attitude d'ouverture à l'extériorité. Ouverture qui est appel et réponse à autrui. La proximité de l'autre, origine de toute mise en question.

La proximité de l'autre, AT 109-110

Exister, c'est être là, seul. Cette solitude, est séparation radicale. Je ne suis pas les autres, je suis avec les autres. Caresse qui creuse une soif et une faim. Approche à l'infini pour être autrement qu'un exister impersonnel. Vigilance, sans refuge pour la conscience, entre l'existant et son oeuvre d'exister.

C’est quand le moi se sépare du soi, que le sujet prend conscience qu’il se passe quelque chose. A cet instant, l’extérieur envahit l’intérieur et c’est l’horreur. Le sujet n’a plus la capacité de revenir en arrière, de faire comme si l’insupportable n’avait pas eu lieu. Désormais, il lui faut compter avec ce qui s’appuie sur son propre corps comme tenant lieu d’espace. Il y a anonyme où s’affirme un sujet : hypostase.


Par la position dans l'il y a anaonyme s'affirme un sujet. Affirmation au sens étymologique du terme, position sur un terrain ferme, sur une base, conditionnement, fondement.

EE 139-140

Que la conscience est une rupture de la vigilance anonyme de l'il y a, qu'elle est déjà hypostase, qu'elle se réfère à une situation où un existant se met en rapport avec son exister. Nous ne pourrons pas expliquer pourquoi cela se produit: il n'existe pas de physique en métaphysique. Nous pouvons simplement montrer qu'elle est la signification de l'hypostase.

TA 31

L'il y a introduit dans un espace social où la conscience prend naissance. Cet espace est le temps de l'altérité. Temps d'une mise en question à l'infini.

Infini dans le fini. Fission ou mise en question de celui qui interroge. Ce serait cela la temporalité.
Mais que peut signifier ce dans? Mise en question d emoi par l'autre en tant qu'appel à ma responsabilité, laquelle me confère une identité. Questionnement où le sujet conscient se libère de lui-même, où il est scindé, mais par excès, par transcendance: là se trouve l'inquiétude du temps comme éveil. Ce dérangement par l'autre met en question l'identité où se définit l'essence de l'être. Cette fission du Même par l'intenable Autre au coeur du moi-même où l'inquiétude dérange le coeur en repos et qui n'est pas réduite à une intellection quelconque de termes -cette inquiétude au coeur du repos qui n'est pas encore réduite à des points d'identité brûlants et brillants par leur identité, suggérant par ce repos l'éternité plus vieille que toute inquiétude- c'est le réveil, c'est la temporalité.

Penser la mort à partir du temps, MT 127

A partir de la temporalité, la relation éthique à Autrui s'impose dans la cadre d'une socialité avec l'autre (féminin) et les autres.

Ce qui est important, c’est que la relation à autrui soit l’éveil et le dégrisement ; que l’éveil soit l’obligation [...]. Il est évident qu’il y a dans l’homme la possibilité de ne pas s’éveiller à l’autre ; il y a la possibilité du mal. Le mal, c’est l’ordre de l’être tout court –et, au contraire, aller vers l’autre c’est la percée de l’humain dans l’être, un «autrement qu’être». Je n’ai pas du tout la certitude que «l’autrement qu’être» soit assuré de triompher, il peut y avoir des périodes où l’humain s’éteint complètement, mais l’idéal de sainteté, c’est ce que l’humanité a introduit dans l’être [...]. Mais l’humain consiste à agir sans se laisser guider par les possibilités menaçantes. L’éveil à l’humain, c’est cela.

Esprit n. 8/9 (1983) 16

Faire face à autrui, c'est se dé-poser et non se poser. Son passage est trace de celui qui ne cesse de se retirer dans son dévoilement. Attitude de sainteté... responsabilité pour l'autre.

Pour sortir de l'"il y a", il faut non pas se poser, mais se déposer; faire un acte de déposition, au sens où l'on parle de rois déposé. Cette déposition de la souveraineté par le moi, c'est la relation dés-inter-essée. Je l'écris en trois mots pour souligner la sortie de l'être qu'elle signifie. Je me méfie du mot "amour" qui est galvaudé, mais la responsabilité pour autrui, l'être-pour-l'autre, m'a paru dès cette époque arrêter le bruissement anonyme et insensé de l'être. C'est sous la forme d'une telle relation que m'est apparue la délivrance de l'"il y a". Depuis que cela s'est imposé à moi et s'est clarifié dans mon esprit, je n'ai plus guère parlé dans mes livres de l'"il y a" pour lui-même. Mais l'ombre d el'"il y a", et du non sens, ma parut encore nécessaire comme l'épreuve même du dés-intér-essement.

EI 42-43

Pour poursuivre la recherche:

  • R. Burggraeve, "Un roi déposé". Une voie de libération du moi par Autrui : Joelle Hansel (co.), Levinas. De l'être à l'Autre, PUF, 2006, 55-74.
  • C. Chalier, Lévinas. L'utopie de l'humain, Albin Michel, Paris 1993.
  • E. Lévinas, Ethique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard, 1982, 35-43.
  • F. Poirié, Emmanuel Levinas. Essai et entretiens, Babel, 1996, 100-106.

 


Date de création : 11/11/2005 - 20:51
Dernière modification : 23/08/2006 - 17:32
Catégorie : Lévinas de A à Z
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