Devant la faim des hommes la responsabilité ne se mesure qu’« objectivement ». Elle est irrécusable.   E. Levinas, Totalité et Infini

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mchoilogo.gifMorceaux choisis - La souffrance inutile

L'interhumain comme non-indifférence des uns aux autres

La souffrance est, certes, dans la conscience, une donnée, un certain « contenu psychologique », comme le vécu de la couleur, du son, du contact, comme n’importe quelle sensation. Mais dans ce « contenu » même, elle est un malgré-la-conscience, l’inassumable. L’inassumable et l’ « inassumabilité ». « Inassumabilité » qui ne tient pas à l’intensité excessive d’une sensation, à un quelconque « trop » quantitatif, passant la mesure de notre sensibilité et de nos moyens de saisir et de tenir ; mais un excès, un « de trop » qui s’inscrit dans un contenu sensoriel, pénètre comme souffrance les dimensions de sens qui semblent s’y ouvrir ou s’y greffer. […] Reniement et refus de sens s’imposant comme qualité sensible ; voilà en guise de contenu « expérimenté » la façon dont, dans une conscience, l’insupportable précisément ne se supporte pas, la façon de ne-pas-se-supporter, laquelle paradoxalement, est elle-même une sensation ou une donnée […].

Dans son malgré-la-conscience, dans son mal, la souffrance est passivité. Ici, « prendre conscience », ce n’est plus, à proprement parler, prendre ; ce n’est plus faire acte de conscience, mais, dans l’adversité, subir ; et même subir le subir, puisque le « contenu » dont la conscience endolorie est conscience est précisément cette adversité même de la souffrance, son mal. Mais là, encore, passivité –c’est-à-dire une modalité– signifiant comme quiddité et, peut-être, comme le lieu où la passivité signifie originellement, indépendamment de son opposition conceptuelle à l’activité. […] Dans la souffrance, la sensibilité est vulnérabilité, plus passive que la réceptivité ; elle est épreuve, plus passive que l’expérience. Précisément un mal. Ce n’est pas, à vrai dire, par la passivité que se décrit le mal, c’est par le mal que se comprend la le pâtir. Le souffrir est un pâtir pur […].

Haute pensée qui est l’honneur d’une modernité encore incertaine, encore clignotante, qui s’annonce l’issue d’un siècle de souffrances sans nom, mais où la souffrance de la souffrance, la souffrance pour la souffrance inutile de l’autre homme, la juste souffrance en moi pour la souffrance injustifiable d’autrui, ouvre sur la souffrance la perspective éthique de l’inter-humain. Dans cette perspective se fait une différence radicale entre la souffrance en autrui où elle est, pour moi impardonnable et me sollicite et m’appelle, et la souffrance en moi, ma propre aventure de la souffrance dont l’inutilité constitutionnelle ou congénitale peut prendre un sens le seul dont la souffrance soit susceptible, en devenant une souffrance pour la souffrance, fût-elle inexorable, de quelqu’un d’autre. Attention à la souffrance d’autrui qui, à travers les cruautés de notre siècle –malgré ces cruautés, à cause de ces cruautés–, peut s’affirmer comme le nœud même de la subjectivité humaine au point de se trouver élevée en un suprême principe éthique –le seul qu’il ne soit pas possible de contester– et jusqu’à commander les espoirs et la discipline pratiques de vastes groupements humains. […]

C’est peut-être le fait le plus révolutionnaire de notre conscience du XXe siècle –mais aussi un événement de l’Histoire Sainte– que la destruction de tout équilibre entre la théodicée explicite et implicite de la pensée occidentale et les formes que la souffrance et son mal puisent dans le déroulement même de ce siècle. Siècle qui en trente ans a connu deux guerres mondiales, les totalitarismes de droite et de gauche, l’hitlérisme et stalinisme, Hiroshima, le goulag, les génocides d’Auschwitz et du Cambodge. Siècle qui s’achève dans la hantise du retour de tout ce que ces noms barbares signifient. Souffrance et mal imposés de façon délibérée, mais qu’aucune raison ne limitait dans l’exaspération de la raison devenue politique et détachée de toute éthique […].

Mort de martyrs, mort donnée dans l’incessante destruction par les bourreaux de cette dignité de martyrs, destruction dont l’acte final s’accomplit aujourd’hui dans la contestation posthume de ce fait même du martyre par les prétendus « réviseurs de l’histoire ». Douleur dans sa malignité sans mélange, souffrance pour rien. Elle rend impossibles et odieux tout propos et toute pensée qui l’expliqueraient par les péchés de ceux qui ont souffert ou sont morts. Mais cette fin de la théodicée qui s’impose devant la démesurée épreuve du siècle ne relève-t-elle pas, du même coup, d’une façon plus générale, le caractère injustifiable de la souffrance dans l’autre homme, le scandale qui arriverait par moi justifiant la souffrance de mon prochain ? De sorte que le phénomène même de la souffrance dans son inutilité est, en principe, la douleur d’autrui. Pour une sensibilité étique –se confirmant, dans l’inhumanité de notre temps, contre cette inhumanité– la justification de la douleur du prochain est certainement la source de toute immoralité. S’accuser en souffrant est sans doute la récurrence même du moi à soi. C’est peut-être ainsi que le pour-l’autre –rapport le plus droit à autrui– est l’aventure la plus profonde de la subjectivité, son intimité ultime. Mais cette intimité ne se peut que discrète. Elle ne saurait se donner en exemple, se narrer comme discours édifiant. Elle ne saurait sans se pervertir se faire prédication […].

Envisager la souffrance dans une perspective interhumaine que nous venons d’essayer –sensée en moi, inutile en autre– ne consiste pas à adopter sur elle un point de vue relatif, mais à la restituer aux dimensions de sens, hors desquelles sa concrétude immanente et sauvage de mal dans une conscience n’est qu’une abstraction. […] L’interhumain proprement dit est dans une non-indifférence des uns aux autres, dans une responsabilité des uns pour les autres, mais avant que la réciprocité de cette responsabilité qui s’inscrira dans les lois impersonnelles ne vienne se super-poser à l’altruisme pur de cette responsabilité inscrit dans la position éthique du moi comme moi ; avant tout contrat qui signifierait précisément le moment de réciprocité où peut, certes, continuer, mais où peut aussi s’atténuer ou s’éteindre l’altruisme et le dés-intéressement. L’ordre de la politique –post-éthique ou pré-éthique– qu’inaugure le « contrat social » n’est ni la condition insuffisante ni l’aboutissement nécessaire de l’éthique. Dans sa position éthique, le moi est distinct et du citoyen issu de la Cité, et de l’individu qui précède dans son égoïsme naturel tout ordre, mais dont la philosophie politique, depuis Hobbes, essaie de tirer –ou réussit à tirer– l’ordre social ou politique de la Cité.

L’interhumain est aussi dans le recours des uns au secours des autres, avant que l’altérité prestigieuse d’autrui ne vienne se banaliser ou se ternir dans un simple échange de bons procédés qui se sera établi comme « commerce interpersonnel » dans les mœurs. […] Figures de sens proprement éthiques, distinctes de celles que le moi et l’autre prennent dans ce qu’on appelle l’état de Nature ou l’état civil. C’est dans la perspective interhumaine de ma responsabilité pour l’autre homme, sans souci de réciprocité, c’est dans mon appel à son secours gratuit, c’est dans l’asymétrie de la relation de l’un à l’autre que nous avons essayé d’analyser le phénomène de la douleur inutile.

Emmanuel Lévinas, La souffrance inutile : Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1998, 100-112.


Date de création : 23/10/2005 - 22:08
Dernière modification : 23/10/2005 - 22:08
Catégorie : Morceaux choisis
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