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mchoilogo.gifMorceaux choisis - Socialité et argent

L'argent laisse entrevoir une justice de rachat se substituant au cercle infernal ou vicieux de la vengeance ou du pardon

Dans l’économie — élément où une volonté peut avoir prise sur une autre sans la détruire comme volonté — s’opère la totalisation d’êtres absolument singuliers dont il n’y a point concepts et qui, de par leur singularité même, se refusent à l’addition. Dans la transaction s’accomplit l’action d’une liberté sur l’autre. L’argent, dont la signification métaphysique n’a peut-être pas encore été mesurée (malgré l’abondance d’études économiques et sociologiques qui lui furent consacrées), corrompant la volonté par la puissance qu’il lui offre, est le moyen terme par excellence. Il maintient à la fois les individus en dehors de la totalité, puisqu’ils en disposent ; et il les englobe dans la totalité, puisque dans le commerce et la transaction l’homme lui-même est vendu ou acheté : l’argent est toujours à un degré quelconque salaire. Contre-valeur d’un produit il agit sur la volonté qu’il flatte et s’empare de la personne. Il est ainsi l’élément abstrait où s’accomplit la généralisation de ce qui n’a pas de concept, l’équation de ce qui n’a pas de quantité. Milieu ambigu où, à la fois, les personnes s’intègrent à l’ordre des marchandises, mais où elles demeurent personnes, puisque l’ordre des marchandises (qui n’équivaut pas à l’ordre de la nature) suppose les personnes qui, par conséquent, demeurent inaliénables dans la transaction même où elles se vendent. Même simple objet de la transaction, l’esclave accorde tacitement son consentement aux maîtres qui l’achètent ou le vendent.

L’argent ne manque donc pas la réification pure et simple de l’homme. C’est un élément où le personne se maintient tout en se quantifiant — et là réside précisément l’originalité de l’argent et, en quelque façon, sa dignité de catégorie philosophique. Il n’est pas une forme simplement contingente que revêt le rapport entre personnes. Pouvoir universel d’acquisition et non pas chose dont on jouit, il crée des relations qui durent au-delà de la satisfaction des besoins par les produits échangés. Il est le propre des hommes capables de laisser attendre leurs besoins et désirs. Ce qui est possédé dans l’argent, ce n’est pas l’objet, mais la possession d’objets. Possession de la possession, l’argent suppose des hommes disposant de temps, présents dans un monde qui dure au-delà des contacts instantanés, hommes qui se font crédit, qui forment une société.

Mais la quantification de l’homme — telle que l’ambiguïté de l’argent la rend possible — annonce une nouvelle justice. Si la différence radicale entre les hommes (celle qui ne tient pas aux différences de caractère ou de position sociale, mais à leur identité personnelle, irréductible au concept, à leur ipséité même comme on le dit aujourd’hui) n’était pas surmontée par l’égalité quantitative de l’économie mesurable par l’argent, la violence humaine ne saurait se réparer que par la vengeance ou le pardon. Une telle réparation ne met pas fin à la violence : le mal engendre le mal et le pardon à l’infini l’encourage. Ainsi marche l’histoire. Mais la justice interrompt cette histoire. Nous avons insisté précisément sur cette interruption de l’histoire où se constitue le Nous. L’argent laisse entrevoir une justice de rachat se substituant au cercle infernal ou vicieux de la vengeance ou du pardon.

E. Lévinas, Entre nous. Essais sur le penser à l’autre, Grasset, Paris, 1998, 47-48 ; Le moi et la totalité.


Date de création : 23/10/2005 - 22:06
Dernière modification : 23/10/2005 - 22:06
Catégorie : Morceaux choisis
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