Chaque fois que quelqu'un meurt, c'est l'ensemble de l'humanité qui en est responsable   Emmanuel Levinas, Pour une philosophie de la sainteté

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mchoilogo.gifMorceaux choisis - Le visage de l’autre homme

Le visage de l’autre homme, lieu originel du sensé

La proximité de l’autre est signifiance du visage. Signifiant d’emblée d’au-delà de des formes plastiques qui ne cessent de le recouvrir comme un masque de leur présence dans la perception. Sans cesse il perce ces formes. Avant toute expression particulière –et toute expression particulière qui, déjà pose et contenance donnée à soi, la recouvre et protège– nudité et dénuement de l’expression comme telle, c’est-à-dire l’exposition extrême, le sans-défense, la vulnérabilité même. Exposition extrême –avant toute visée humaine– comme un tir « à bout portant ». Extradition d’investi et de traqué –de traqué avant toute traque et avant toute battue. Visage dans sa droiture du faire-face-à…, droiture de l’exposition à la mort invisible et à un mystérieux esseulement. Mortalité –par-delà la visibilité du dévoilé– et avant tout savoir sur la mort. Expression qui tente et guide la violence du premier crime : sa rectitude meurtrière est déjà singulièrement ajustée dans sa visée à l’exposition ou à l’expression du visage. Le premier meurtrier ignore peut-être le résultat du coup qu’il va porter, mais sa visée de violence lui fait trouver la ligne selon laquelle la mort affecte de droiture imparable le visage du prochain ; tracée comme trajectoire du coup assené et de la flèche qui tue.

Mais cet en-face du visage dans son expression –dans sa mortalité– m’assigne, me demande, me réclame : comme si la mort invisible à qui fait face le visage d’autrui –pure altérité, séparée, en quelque façon, de tout ensemble– était « mon affaire ». Comme si, ignorée d’autrui que déjà, dans la nudité de son visage, elle concerne, elle « me regardait » avant sa confrontation avec moi, avant d’être la mort qui me dévisage moi-même. La mort de l’autre homme me met en cause et en question comme si, de cette mort invisible à l’autre qui s’expose, je devenais, de par mon éventuelle indifférence le complice ; et comme si, avant même que de lui être voué moi-même, j’avais à répondre de cette mort de l’autre, et à ne pas laisser autrui seul à sa solitude mortelle. C’est précisément dans ce rappel de ma responsabilité par le visage qui m’assigne, qui me demande, qui me réclame, c’est dans cette mise en question qu’autrui est prochain. […]

L’altérité d’autrui est la pointe extrême du « tu ne commettras pas d’homicide » et, en moi, crainte pour tout ce que mon exister, malgré son innocence intentionnelle, risque de commettre de violence et d’usurpation. Risque d’occuper, dès le Da du Dasein, la place d’un autre et ainsi, concrètement, de l’exiler, de le vouer à la condition misérable dans quelque « tiers » ou « quart » monde, de le tuer. Ainsi se dégagerait, dans cette crainte pour l’autre homme, une responsabilité illimitée, celle dont on n’est jamais quitte, celle qui ne cesse pas à la dernière extrémité du prochain, même si la responsabilité ne revient alors qu’à répondre, dans l’impuissant affrontement avec la mort d’autrui « me voici ». Responsabilité qui garde sans doute le secret de la socialité, dont la gratuité totale, fut-elle vaine à la limite, s’appelle amour du prochain, amour sans concupiscence, mais aussi irréfragable que la mort.

Socialité à ne pas confondre avec une quelconque défaillance ou privation dans l’unité de l’Un. Du fond de la naturelle persévérance dans l’être d’un étant assuré de son droit d’être, du cœur de l’identité originelle du moi –et contre cette persévérance et, contre cette identité– se lève, éveillée en face du visage d’autrui, une responsabilité pour autrui à qui j’ai donc été voué avant tout vœu, avant d’être présent à moi-même ou de revenir à soi.

Emmanuel Lévinas, De l’Un à l’Autre : Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1998, 155-160.


Date de création : 23/10/2005 - 21:28
Dernière modification : 23/10/2005 - 21:30
Catégorie : Morceaux choisis
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